À peine porté au pouvoir, le parti Pastef, emmené par le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, se retrouve plongé dans un climat national aussi confus qu’explosif. L’espoir d’un renouveau démocratique semble déjà menacé par une atmosphère délétère, où les débats de fond ont cédé la place à l’invective, à la calomnie et à une polarisation extrême de l’espace public.
L’accession de ce tandem à la tête de l’État, arrachée de haute lutte face à l’Alliance pour la République (APR) de Macky Sall, avait suscité de réelles attentes. Sous l’ancien régime, les libertés publiques étaient régulièrement foulées aux pieds, et l’on se souvient des répressions sanglantes ayant émaillé les mobilisations entre 2021 et 2024, au prix de plus de 80 vies selon des organisations locales de défense des droits humains.
En promettant une rupture radicale, Diomaye Faye et Sonko avaient su fédérer les espoirs d’une jeunesse avide de justice et de dignité. Mais quelques semaines à peine après leur arrivée, le climat social se tend dangereusement. Dans les médias, sur les plateaux télévisés comme dans les web TV, une nouvelle génération de « chroniqueurs » autoproclamés s’érige en juges et procureurs. Les attaques personnelles, souvent virulentes et insultantes, pleuvent à l’encontre du Premier ministre. Ce climat d’agression verbale alimente une vive tension, au point que des militants du Pastef, ulcérés par ce qu’ils perçoivent comme des outrages impunis, brandissent des menaces de représailles.
Le risque est grand de voir cette colère déboucher sur des affrontements incontrôlables, dans un pays dont la stabilité reste fragile. L’ironie du sort veut que ce soient justement les partisans du changement qui peinent aujourd’hui à contenir les dérives de leurs propres rangs. Certains militants n’hésitent plus à critiquer ouvertement leurs leaders, les accusant d’inefficacité et d’incohérence dans l’exercice du pouvoir. « Où est passée la promesse d’un Sénégal nouveau, juste et apaisé ? », s’interrogent plusieurs d’entre eux sur les réseaux sociaux.
Parallèlement, la situation économique demeure critique. La dette publique, creusée sous le magistère de Macky Sall, pèse lourdement sur les finances nationales. Les caisses de l’État sont exsangues, rendant difficile toute initiative d’envergure en matière sociale ou de développement. Cette impasse budgétaire, couplée à une instabilité politique croissante, pourrait accentuer le désenchantement populaire.
La scène publique sénégalaise traverse ainsi une phase troublée, où l’espérance portée par l’alternance démocratique semble se heurter à la dure réalité du pouvoir. Si Pastef veut éviter que son « projet » ne sombre prématurément, il lui faudra rétablir la rigueur dans la parole publique, restaurer la confiance dans les institutions, et surtout, répondre avec clarté et fermeté aux aspirations d’un peuple qui a trop longtemps attendu.