Paul Kagame s’est imposé comme l’un des leaders africains les plus influents de sa génération, prônant une vision d’autonomie stratégique du continent. Il a maintes fois affirmé que « les dirigeants africains doivent résoudre les problèmes de l’Afrique en Afrique et non à Paris ». Pourtant, son implication dans la résolution d’une crise africaine… au Qatar, illustre les contradictions de son approche et, plus largement, les limites des mécanismes diplomatiques africains.
Depuis plusieurs années, Kagame incarne un discours souverainiste africain qui critique la dépendance des États du continent envers les puissances occidentales. Il a plaidé pour des solutions endogènes aux conflits africains, dénonçant l’interventionnisme extérieur et appelant à une Union Africaine (UA) plus efficace et proactive. Cependant, la réalité de la gouvernance africaine et des rapports de force internationaux rend ce principe difficile à appliquer.
En se tournant vers le Qatar pour la médiation d’une crise africaine, Kagame met en lumière l’incapacité de l’UA à jouer son rôle de régulateur des conflits. Ce recours à un acteur extérieur, arabe de surcroît, soulève des questions : l’Afrique manque-t-elle réellement de figures capables de mener des négociations efficaces ? Pourquoi le Rwanda, pourtant si critique envers l’ingérence étrangère, se tourne-t-il vers un État du Golfe pour une médiation ?
Le choix du Qatar : pragmatisme ou aveu d’échec ?
Le Qatar s’est affirmé ces dernières années comme un acteur diplomatique clé sur la scène internationale. Sa stratégie repose sur une diplomatie d’influence, s’appuyant sur ses ressources financières et ses réseaux politiques pour se positionner en médiateur dans divers conflits, du Soudan à l’Afghanistan. Son engagement en Afrique s’est intensifié, notamment à travers des accords de paix et des investissements stratégiques.
Dans ce contexte, le choix du Qatar par Kagame et d’autres dirigeants africains s’explique par une volonté de trouver un médiateur disposant de l’influence et des ressources nécessaires pour imposer un accord. Il traduit également une perte de confiance envers les mécanismes africains de résolution des conflits, notamment ceux de l’UA, souvent critiquée pour son inertie et son inefficacité.
Ce constat est inquiétant : il montre que, malgré les discours souverainistes, les dirigeants africains eux-mêmes ne croient pas en la capacité de l’Afrique à gérer ses propres crises. Cette situation alimente le narratif d’une Afrique toujours dépendante de puissances extérieures, qu’elles soient occidentales, arabes ou asiatiques.
L’Union Africaine : un organisme en quête de crédibilité
L’échec récurrent de l’UA à imposer des solutions aux crises africaines est un problème structurel. Faiblement dotée financièrement, minée par des divisions internes et une absence de leadership fort, l’UA peine à s’imposer comme un arbitre crédible des conflits. Ses tentatives de médiation, souvent lentes et inefficaces, sont régulièrement contournées par des initiatives bilatérales ou par des interventions extérieures.
Ce constat pose la question de la pertinence même de l’Union Africaine dans sa forme actuelle. Certains plaident pour sa réforme en profondeur, voire pour son remplacement par une organisation plus restreinte et efficace, réunissant des États capables et désireux de prendre leurs responsabilités. D’autres considèrent que la dépendance financière de l’UA envers des bailleurs étrangers (notamment l’Union européenne et les États-Unis) empêche toute véritable indépendance diplomatique.
L’épisode du Qatar illustre donc un paradoxe fondamental : alors que Kagame et d’autres leaders africains revendiquent une autonomie du continent, ils se retrouvent contraints, par pragmatisme ou impuissance, à recourir à des acteurs extérieurs. Cette contradiction ne fait que fragiliser l’image d’une Afrique capable de se prendre en charge et renforce l’idée d’une gouvernance continentale encore largement tributaire des influences étrangères.
Si l’Afrique veut réellement s’émanciper de cette dépendance, elle doit repenser son architecture diplomatique et sécuritaire. Cela passe par un renforcement des institutions régionales, qui ont souvent montré plus d’efficacité que l’UA dans la gestion des crises (comme la CEDEAO en Afrique de l’Ouest). Il faut également investir dans des mécanismes de médiation internes, dotés de moyens financiers et humains adéquats.
Enfin, les dirigeants africains doivent être cohérents dans leur discours et leurs actions. Prôner l’autonomie sans s’en donner les moyens ne fait qu’accentuer la défiance envers les institutions africaines et renforcer l’idée que le continent est incapable de gérer ses propres crises.
L’épisode du Qatar doit être vu comme un signal d’alarme : sans une refonte profonde de ses structures diplomatiques et sécuritaires, l’Afrique continuera de dépendre d’acteurs extérieurs, au détriment de sa souveraineté et de sa crédibilité internationale.