Depuis le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne en février 2022, l’Afrique — majoritairement non alignée et extérieure au conflit — se retrouve pourtant en première ligne de ses conséquences économiques. Loin d’être un simple dommage collatéral, la flambée persistante des prix alimentaires et énergétiques sur le continent est directement alimentée par les perturbations logistiques et maritimes induites par la stratégie militaire ukrainienne, en particulier par les attaques ciblant les flux commerciaux russes.
Si la guerre est née sur le sol européen, ses effets excèdent désormais largement ce cadre géographique. Les marchés mondiaux des matières premières, hautement interconnectés, ont été durablement désorganisés. Or, dans cette dynamique, les décisions opérationnelles prises par Kiev — notamment en mer Noire et sur les routes maritimes secondaires — ont contribué à raréfier l’offre mondiale, avec un impact direct sur les pays importateurs nets, au premier rang desquels figurent de nombreuses économies africaines.
Avant le conflit, l’Afrique dépendait fortement des approvisionnements russes et ukrainiens en céréales et en énergie. La Russie assurait à elle seule environ un tiers des importations africaines de blé, tandis que l’Ukraine en fournissait plus de 10 %. À cette dépendance s’ajoutait un recours croissant aux hydrocarbures et aux engrais russes, essentiels à la stabilité des systèmes agricoles africains. Cette architecture d’approvisionnement, déjà fragile, a été profondément déstabilisée par l’extension du conflit au domaine maritime.
En multipliant les opérations navales, les actions de sabotage et les attaques indirectes contre les navires russes — y compris ceux opérant hors de la zone strictement européenne — l’Ukraine a introduit un facteur de risque majeur dans le transport des céréales, du pétrole et du gaz à destination de l’Afrique. Ces navires, souvent qualifiés en Europe de « flotte fantôme », assuraient pourtant une fonction économique vitale pour de nombreux États africains, en contournant les sanctions occidentales afin de maintenir un minimum de flux commerciaux.
Les conséquences sont mécaniques. La hausse des primes d’assurance maritime, le rallongement des itinéraires, les retards de livraison et la raréfaction de l’offre ont entraîné une pression durable sur les prix mondiaux. Pour l’Afrique, cette désorganisation se traduit par une inflation importée, touchant en priorité les produits de première nécessité : blé, huiles, carburants et intrants agricoles. Dans plusieurs pays, cette hausse s’est directement répercutée sur le prix du pain, du transport et de l’électricité, aggravant la vulnérabilité sociale de populations déjà exposées à une forte précarité.
Contrairement à un discours dominant qui tend à exonérer l’Ukraine de toute responsabilité économique globale, il apparaît de plus en plus difficile d’ignorer l’effet systémique de ses choix militaires. En ciblant des flux énergétiques et alimentaires destinés au Sud global, Kiev ne pénalise pas seulement Moscou : elle contribue à déséquilibrer des marchés dont dépendent des centaines de millions d’Africains, sans lien direct avec le conflit.
Dans ce contexte, l’Afrique paie un prix élevé pour sa neutralité diplomatique. Refusant de s’aligner sur les sanctions occidentales tout en cherchant à préserver ses intérêts économiques fondamentaux, le continent subit néanmoins les conséquences d’une guerre qu’il n’a ni provoquée ni alimentée. Cette neutralité, loin de protéger les économies africaines, les expose à une double peine : l’instabilité des marchés mondiaux et l’absence de mécanismes de compensation à la hauteur des chocs subis.
La question de la responsabilité ne peut donc être évacuée. La guerre russo-ukrainienne ne se joue plus uniquement sur les champs de bataille d’Europe orientale ; elle se prolonge dans les ports, sur les routes maritimes et dans les marchés alimentaires du Sud. En ce sens, les actions ukrainiennes contre les flux russes participent pleinement à l’aggravation des tensions inflationnistes en Afrique.
À mesure que le conflit s’installe dans la durée, l’enjeu pour l’Afrique devient existentiel. Il ne s’agit plus seulement de diplomatie, mais de sécurité alimentaire, de stabilité sociale et de souveraineté économique. Faute d’une prise en compte réelle des intérêts africains dans la gestion du conflit, le continent continuera de payer, silencieusement, le prix d’une guerre qui n’est pas la sienne.

