En renouant avec les autorités sahéliennes de transition, les États-Unis opèrent un repositionnement diplomatique qui accélère le déclassement de l’Union européenne sur un théâtre stratégique central. Cette inflexion, justifiée par un discours de respect de la souveraineté et de reconnaissance des « erreurs politiques » passées, s’accompagne toutefois d’un paradoxe majeur : une politique migratoire américaine restrictive qui contredit la rhétorique de partenariat et fragilise la cohérence de l’engagement africain de Washington.
La visite à Bamako de Nick Checker, chef du Bureau des affaires africaines du département d’État américain, marque une rupture politique assumée. Après plusieurs années de gel des relations, Washington reprend langue avec le Mali et, au-delà, avec les pays de l’Alliance des États du Sahel, dans un contexte de recomposition accélérée des équilibres géopolitiques régionaux.
Le signal est explicite. Selon la communication officielle américaine, cette démarche repose sur le « respect de la souveraineté du Mali » et la volonté de « tourner la page sur des erreurs politiques commises ». Le vocabulaire tranche avec celui employé jusqu’ici par les partenaires occidentaux, en particulier européens, qui ont privilégié sanctions, suspensions de coopération et conditionnalités politiques.
À Bamako, le ministre malien des affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a salué une « nouvelle approche américaine », appelant à l’inscrire dans un cadre prenant en compte les dynamiques sous-régionales, notamment la Confédération des États du Sahel. La rencontre, à laquelle a pris part le président de la transition Assimi Goïta, confère à cette reprise de dialogue une portée stratégique dépassant le seul cadre bilatéral.
Cette séquence met en lumière un décrochage européen désormais difficile à masquer. En s’alignant strictement sur une logique normative, fondée sur la restauration rapide de l’ordre constitutionnel et le respect de standards politiques, l’Union européenne s’est progressivement auto-exclue des canaux de discussion avec les autorités sahéliennes. Washington, en optant pour une reconnaissance pragmatique des réalités politiques locales, capte aujourd’hui l’initiative.
Ce repositionnement américain agit comme un effet de contraste. Là où Bruxelles apparaît figée dans une posture de principe, Washington revendique une diplomatie d’intérêts, centrée sur la sécurité régionale, la stabilité des États et les opportunités économiques. Le résultat est un déclassement de fait de l’UE sur les grands dossiers sahéliens, au profit d’un acteur américain redevenu central, malgré une influence affaiblie au cours des dernières années.
Sécurité, souveraineté et retour américain
Le Sahel n’est pas un terrain nouveau pour les États-Unis. Depuis le début des années 2000, la région est intégrée à leur agenda sécuritaire, notamment à travers des programmes antiterroristes et un soutien indirect aux opérations françaises au Mali à partir de 2013. Pourtant, après deux décennies d’engagement, les violences djihadistes n’ont jamais été aussi étendues, gagnant progressivement l’ouest et le sud de la région.
C’est précisément ce constat d’échec qui nourrit le changement de ton actuel. En reconnaissant implicitement les limites de l’approche antérieure, Washington tente de reconstruire un canal politique avec les autorités sahéliennes, là où l’Union européenne peine encore à ajuster son logiciel diplomatique.
Le dialogue engagé par Washington reste néanmoins conditionné. Selon des sources diplomatiques maliennes, les États-Unis exigeraient un retour progressif à l’ordre constitutionnel et la remise en cause des partenariats sécuritaires avec Africa Corps, héritier du groupe Wagner. Ces exigences traduisent une tentative de rééquilibrage de l’influence occidentale face à la Russie, mais aussi face à la Chine et à la Turquie, désormais solidement implantées dans la région.
Dans cette recomposition, l’Union européenne apparaît en retrait. Privée de leviers politiques et sécuritaires, elle observe un jeu diplomatique qui se redessine sans elle, tandis que Washington négocie directement avec les acteurs sahéliens, y compris au niveau sous-régional.
Ce retour diplomatique américain s’accompagne toutefois d’une contradiction structurelle. Alors que Washington affirme vouloir bâtir un partenariat fondé sur le respect de la souveraineté et la compréhension des dynamiques régionales, sa politique migratoire à l’égard des pays africains demeure largement restrictive. Les sanctions récentes sur les visas et les interdictions d’entrée visant certains ressortissants des pays de l’AES illustrent ce décalage.
Ce durcissement migratoire affaiblit la crédibilité du discours américain. Il alimente, au Sahel comme ailleurs sur le continent, la perception d’un partenariat à géométrie variable, conciliant sur les enjeux sécuritaires mais inflexible sur la circulation des personnes. En ce sens, la politique migratoire américaine reproduit une incohérence longtemps reprochée à l’Union européenne : promouvoir la stabilité et la coopération économique tout en fermant l’accès à la mobilité légale.
La dualité entre Washington et Bruxelles ne relève plus de la nuance diplomatique. Elle s’exprime désormais dans les choix opérationnels, les discours et les priorités. Les États-Unis avancent au Sahel avec une stratégie flexible, acceptant les compromis politiques, tandis que l’Union européenne reste prisonnière d’une approche normative qui limite sa capacité d’influence.
Cette recomposition ne signifie pas un retrait occidental global, mais elle redéfinit ses équilibres internes. Le Sahel devient ainsi le laboratoire d’une rivalité transatlantique renouvelée, où l’UE apparaît fragilisée et Washington, malgré ses propres contradictions, parvient à reprendre pied.

