L’ordre international issu de 1945, conçu dans le sillage des ruines de la Seconde Guerre mondiale et à l’orée des indépendances, n’est plus qu’une structure formelle vidée de sa substance normative. Son ambition fondatrice – l’instauration d’un système universel de règles appliquées de manière impartiale – s’est progressivement dissoute dans une pratique sélective du droit, une instrumentalisation des institutions multilatérales et une dissociation croissante entre les principes proclamés et les comportements effectifs de ses principaux détenteurs de pouvoir. Il ne s’agit plus d’une crise conjoncturelle, mais d’un effondrement de légitimité.
Pour l’Afrique, ce constat n’a rien de théorique. Le continent a été, depuis l’origine, moins un cofondateur de cet ordre qu’un espace d’expérimentation de ses contradictions : tutelle déguisée, conditionnalités économiques, interventions unilatérales, sanctions extraterritoriales, et marginalisation persistante dans les instances de décision. Loin d’être une anomalie récente, cette dissonance structurelle constitue l’expérience historique africaine du multilatéralisme contemporain.
Pourtant, c’est précisément cette trajectoire – marquée par l’exclusion, l’extraction et la souveraineté conditionnelle – qui confère aujourd’hui à l’Afrique une qualification singulière. À mesure que l’ordre hérité de 1945 se délite, le continent n’apparaît plus comme un simple récipiendaire des normes globales, mais comme l’un des rares espaces capables d’en penser une refondation crédible.
La promesse de l’après-guerre reposait sur deux piliers : l’universalité et la légitimité. Universalité, au sens d’institutions censées représenter l’ensemble de l’humanité. Légitimité, au sens d’une application cohérente et prévisible des principes fondamentaux du droit international, au premier rang desquels l’égalité souveraine des États et l’interdiction du recours unilatéral à la force.
Ce pacte implicite s’est rompu lorsque ses garants autoproclamés ont cessé d’en respecter les règles. L’invasion de l’Irak en 2003, menée sans mandat explicite du Conseil de sécurité et justifiée par des arguments ultérieurement invalidés, a constitué un tournant majeur. Pour l’Afrique, cet épisode a confirmé une réalité longtemps perçue : le droit international n’est pas un cadre neutre, mais une ressource politique mobilisée de manière asymétrique.
Cette rupture s’est prolongée et institutionnalisée à travers l’usage massif des sanctions économiques, devenues un instrument ordinaire de coercition. Le continent africain en subit les effets directs et indirects : perturbation des chaînes d’approvisionnement, renchérissement du coût du capital, exposition accrue aux chocs exogènes et affaiblissement des marges de manœuvre budgétaires. La normalisation de ces pratiques a achevé de saper la crédibilité d’un ordre qui prétendait incarner l’universalité.
La crise humanitaire à Gaza, observée par une large partie du monde africain comme l’illustration ultime du double standard, a cristallisé cette défiance. L’écart entre la rhétorique de protection des civils et l’inaction face à une catastrophe humanitaire prolongée a achevé de délégitimer un système perçu comme moralement sélectif. Pour nombre de sociétés africaines, il ne s’agit plus d’un dysfonctionnement, mais d’un révélateur.
L’Afrique dans la nouvelle cartographie du pouvoir mondial
Le déclin relatif de l’autorité occidentale ne garantit pas mécaniquement l’émergence d’un ordre plus juste. Les transitions hégémoniques sont historiquement propices à l’instabilité. Ce qui singularise le moment actuel, c’est la montée simultanée de nouveaux pôles de centralité dont l’Afrique constitue l’un des plus décisifs.
Cette centralité ne repose pas sur les critères classiques de la puissance du XXᵉ siècle. Elle s’ancre dans des fondamentaux structurels appelés à façonner durablement le XXIᵉ siècle. D’abord, la démographie. À l’horizon de la fin du siècle, un être humain sur trois sera africain. Cette transformation modifie irréversiblement le centre de gravité de l’humanité, de la production, de la consommation et de la créativité.
Ensuite, l’écologie. L’Afrique abrite des écosystèmes critiques pour l’équilibre climatique mondial, des bassins forestiers aux zones côtières, ainsi qu’une biodiversité stratégique pour la sécurité alimentaire et sanitaire planétaire. Enfin, les ressources. Le continent concentre une part déterminante des minerais indispensables aux transitions énergétique et numérique, sans lesquelles aucun projet de décarbonation ou de digitalisation globale n’est viable.
Mais la contribution la plus décisive de l’Afrique est d’ordre civilisationnel. Les traditions philosophiques africaines, au premier rang desquelles l’éthique relationnelle de l’ubuntu, proposent une conception du politique fondée sur l’interdépendance, la dignité partagée et la primauté du collectif. Dans un monde confronté à des crises transnationales – climatiques, sanitaires, technologiques – cette grammaire politique apparaît moins comme une alternative marginale que comme une nécessité systémique.
La crise de la gouvernance mondiale est également institutionnelle. Les piliers économiques de l’ordre international – institutions financières, système monétaire, règles commerciales – demeurent structurés par des rapports de force obsolètes. L’Afrique, qui représente près d’un cinquième de la population mondiale, reste marginalisée dans les mécanismes de décision financière, avec un poids dérisoire dans les instances où se décident politiques monétaires, conditionnalités et restructurations de dette.
Cette asymétrie se double d’une vulnérabilité monétaire structurelle. La centralité du dollar expose les économies africaines à des chocs exogènes sur lesquels elles n’ont aucune prise : resserrements monétaires, cycles de liquidité, sanctions extraterritoriales. La stabilité macroéconomique du continent demeure ainsi dépendante de décisions prises hors de tout cadre multilatéral effectif.
À cette dépendance financière s’ajoute une nouvelle frontière de subordination : le numérique. L’Afrique risque de devenir un simple fournisseur de données brutes au profit d’écosystèmes technologiques étrangers, sans maîtrise des infrastructures, des algorithmes ni des normes. Cette forme de dépendance immatérielle menace de reproduire, dans l’espace digital, les logiques extractives du passé.
Sans souveraineté technologique – entendue comme capacité à contrôler les données, les infrastructures et les usages – la souveraineté politique elle-même devient fragile. La gouvernance mondiale du numérique, pourtant décisive pour l’avenir, se construit largement en dehors des espaces où l’Afrique peut peser.
Face à cette conjoncture, l’Afrique ne peut se contenter d’une posture critique. La transition du statut de preneur de règles à celui de co-architecte de l’ordre mondial suppose un projet stratégique affirmé.
Le premier principe est celui d’une voix collective africaine. La fragmentation des positions nationales affaiblit mécaniquement la capacité d’influence du continent. Une coordination stratégique renforcée au sein de l’Union africaine est une condition préalable à toute crédibilité globale.
Le deuxième principe est la souveraineté technologique. L’investissement dans des infrastructures numériques africaines, la formation de compétences locales et l’élaboration de cadres réglementaires propres ne relèvent plus du choix, mais de la survie stratégique.
Le troisième principe est l’émancipation financière. Le développement de mécanismes de financement africains, la promotion des monnaies locales dans les échanges régionaux et la diversification des instruments de paiement constituent des réponses rationnelles à une vulnérabilité systémique.
Le quatrième principe est la responsabilité transnationale. L’Afrique, bien que faiblement responsable des crises climatiques et sanitaires, en subit les conséquences les plus sévères. Elle est légitime à exiger une gouvernance fondée sur la responsabilité différenciée et la justice historique.
Enfin, le cinquième principe est institutionnel. La réforme de la gouvernance mondiale ne peut ignorer la question du veto au Conseil de sécurité, symbole d’une hiérarchie anachronique. Une gouvernance crédible ne peut reposer durablement sur le droit de blocage de quelques États représentant une minorité de l’humanité.
