À travers son récent discours sur l’ordre du monde et la place de la France, Emmanuel Macron a tenté de réactiver une vieille grammaire géopolitique : celle de la puissance. Dans un environnement international qu’il décrit comme brutal, dominé par le retour du rapport de force, le chef de l’État français affirme vouloir replacer la France et l’Europe dans le jeu des grandes influences. L’Afrique, dans cette vision, apparaît comme un terrain stratégique à reconquérir. Mais derrière cette ambition affichée se dessine une profonde ambiguïté, révélatrice d’un décalage croissant entre le discours politique et les réalités économiques, financières et sociales du continent.
Le président français affirme que « la loi du plus fort » cherche désormais à s’imposer et que les règles d’hier sont fragilisées. Face à ce monde qu’il juge dérégulé, il appelle la France à se renforcer, à défendre ses intérêts et à retrouver une logique de puissance. Cette rhétorique, largement inspirée d’un imaginaire de confrontation entre blocs, vise à restaurer une stature internationale que Paris sent lui échapper. Mais lorsqu’elle est projetée sur l’Afrique, elle prend une tonalité singulièrement problématique.
Car l’Afrique n’est pas présentée comme un partenaire stratégique à part entière, mais comme un espace où la France devrait revenir pour y défendre son influence. Emmanuel Macron déplore que les grandes entreprises françaises se soient retirées du continent et appelle à leur retour. Il regrette que les groupes bancaires et industriels aient cédé leurs positions, laissant le champ libre à d’autres acteurs. Pourtant, cette lecture escamote une question essentielle : pourquoi ces entreprises sont-elles parties ?
Le désengagement français n’est pas un accident, ni un simple effet de mode. Il est le résultat de contraintes réglementaires, de choix financiers, de stratégies boursières et surtout d’une incapacité structurelle à s’adapter aux mutations profondes des économies africaines. Les banques françaises, longtemps dominantes, ont été rattrapées par des exigences de conformité de plus en plus lourdes, par la montée de la concurrence africaine et par des modèles économiques devenus obsolètes. Les groupes industriels, eux, ont préféré recentrer leurs activités sur l’Europe ou les marchés jugés plus rentables à court terme. Dans ce contexte, appeler politiquement les entreprises à « repartir » en Afrique relève davantage de l’incantation que d’une stratégie crédible.
Cette ambiguïté est au cœur du discours présidentiel. D’un côté, Emmanuel Macron reconnaît implicitement l’échec de la présence économique française sur le continent. De l’autre, il continue de penser l’Afrique comme un levier de projection de puissance, sans en tirer les conséquences intellectuelles et politiques. Or, on ne peut pas vouloir simultanément un partenariat renouvelé et continuer à raisonner en termes de zones d’influence.
Le problème est plus profond. La relation franco-africaine reste prisonnière d’une vision héritée du passé, où quelques grands groupes concentraient les rentes, où les marchés étaient verrouillés, et où les économies locales restaient sous-financées. Cette architecture a empêché l’émergence d’un tissu de petites et moyennes entreprises africaines, pourtant indispensable à une croissance durable. Elle a aussi dissuadé les entrepreneurs africains, y compris ceux formés en France, d’investir pleinement dans leurs propres pays. Le résultat est un paradoxe : la France dispose d’un immense capital humain africain, mais elle n’a jamais su l’intégrer à sa stratégie économique extérieure.
Dans le même temps, le continent africain a profondément changé. La démographie, l’urbanisation, l’essor des classes moyennes, la digitalisation et l’émergence de champions bancaires et industriels locaux ont redessiné les rapports de force. L’Afrique n’est plus un espace passif, en attente d’investissements étrangers. Elle est devenue un marché concurrentiel, structuré, où la valeur se crée de plus en plus localement. Dans ce nouvel environnement, la France ne peut pas revenir en se contentant de discours de puissance.
En appelant les entreprises françaises à se projeter à nouveau vers l’Afrique sans remettre en cause les fondements de la relation, Emmanuel Macron entretient une illusion stratégique. Il suggère que la perte d’influence française serait réversible par la seule volonté politique. Or, la réalité est plus rude : les acteurs économiques agissent en fonction de la rentabilité, du risque et de la gouvernance. Tant que la France ne proposera pas un modèle fondé sur le co-investissement, le transfert de compétences, la co-création de valeur et le respect des dynamiques locales, ses appels resteront lettre morte.
L’Afrique n’est pas un théâtre où l’on peut rejouer les partitions du XXe siècle. Elle est l’un des principaux moteurs de la croissance mondiale à venir. La considérer uniquement comme un instrument de réaffirmation géopolitique est une erreur de lecture majeure. En ce sens, la vision d’Emmanuel Macron oscille entre lucidité et nostalgie : lucidité lorsqu’il constate le recul français, nostalgie lorsqu’il imagine que ce recul peut être corrigé sans transformation profonde de la relation.

