Nous vivons une époque où l’évidence même de la relation humaine semble se dissoudre. Les principes que l’on croyait solidement ancrés – l’hospitalité, la reconnaissance de l’autre, la construction d’un monde commun – sont aujourd’hui fragilisés, contestés, parfois même ouvertement récusés. Partout, les frontières se durcissent, les imaginaires se rétrécissent, les peurs remplacent les promesses.
Ce temps est étrange. Il prétend célébrer la diversité tout en refusant l’altérité. Il invoque la liberté tout en multipliant les exclusions. Il parle d’humanité mais hiérarchise les vies. Dans ce désordre, quelque chose de plus profond est en train de se fissurer : la capacité même à faire monde ensemble.
Ce qui s’effondre n’est pas seulement un ordre politique ou économique, mais une architecture morale. La possibilité de reconnaître l’autre comme un semblable devient incertaine. Et lorsque cette reconnaissance vacille, c’est l’idée même de communauté humaine qui se trouve menacée.
Longtemps, l’hospitalité fut pensée comme une vertu, une disposition morale, une générosité individuelle. On accueille parce que l’on veut bien accueillir. On protège parce que l’on choisit de protéger. Mais cette conception, aussi noble soit-elle, demeure fragile : elle laisse la dignité humaine dépendre de la bonne volonté d’autrui.
Or, une autre conception est possible. Une conception plus radicale et plus juste : celle qui considère l’hospitalité non comme un devoir moral mais comme un droit politique. Tout être humain, du seul fait qu’il appartient à l’humanité, devrait être reconnu, protégé et accueilli. Non pas par charité, mais par justice.
Tant que les droits restent enfermés dans les nationalités, les individus sont exposés à l’arbitraire. Dès qu’ils franchissent une frontière, ils entrent dans un régime d’exception. Leur humanité devient conditionnelle. Leur dignité négociable.
Reconnaître l’hospitalité comme un droit, c’est affirmer que la communauté humaine précède toutes les appartenances administratives. C’est poser que la dignité ne se suspend pas au gré des territoires.
La crise du monde et la peur de l’altérité
La fermeture contemporaine des sociétés ne relève pas seulement de choix politiques. Elle traduit un trouble plus ancien : la difficulté à vivre avec la différence. L’autre inquiète parce qu’il rappelle que l’identité n’est jamais pure, jamais stable, jamais close.
Certaines communautés cherchent refuge dans l’illusion de la ressemblance : même langue, même origine, mêmes récits, mêmes frontières. Cette tentation archaïque fabrique des collectifs fermés, rassurants, mais stériles. Elle transforme la diversité en menace et la relation en risque.
Pourtant, toute civilisation qui a réellement prospéré l’a fait en accueillant des mondes complémentaires. Les cultures les plus fécondes sont celles qui ont accepté d’être traversées, transformées, enrichies. L’altérité n’affaiblit pas : elle intensifie.
L’histoire moderne a proclamé l’universalité de l’humain tout en excluant des millions d’êtres de cette promesse. En définissant ce qu’est l’homme, on a simultanément défini ce qui ne l’était pas. En érigeant l’humanisme, on a fabriqué ses ombres : le sauvage, l’inférieur, l’indigne.
Aujourd’hui encore, cette contradiction continue de travailler le monde. Certaines vies comptent plus que d’autres. Certaines souffrances sont visibles, d’autres tolérées. Certains morts sont pleurés, d’autres réduits à des statistiques.
La crise actuelle est donc aussi une crise de l’humanisme. Elle oblige à le réinventer, à l’arracher à ses hiérarchies implicites, à l’étendre à tous les vivants, humains et non humains. Il ne s’agit plus de savoir qui mérite l’humanité, mais comment la partager sans la mutiler.
La violence comme dégradation de la relation
Les guerres, les massacres et les génocides ne naissent pas soudainement. Ils fermentent longtemps dans les mots, dans les regards, dans les pratiques quotidiennes. La violence commence par la dégradation de la relation : lorsque l’autre cesse d’être un visage et devient une abstraction, une menace, un chiffre.
Dans les sociétés contemporaines, cette violence diffuse est partout. Elle est dans les discours, dans l’économie, dans la manière dont les corps sont traités, évalués, jetés. Elle est dans la réduction de toute chose à sa valeur marchande, dans la compétition généralisée, dans la logique du profit à tout prix.
Les explosions de violence extrême ne sont que la traduction spectaculaire d’un mal plus ancien : la perte de qualité des relations humaines.
Face à cette dégradation, une autre voie est possible : celle de la mutualité. Faire monde, ce n’est pas seulement coexister. C’est tisser des relations de réciprocité, de soin, de reconnaissance. C’est construire un espace où les libertés individuelles trouvent leur accomplissement dans un horizon collectif. Une société digne de ce nom n’est pas celle qui produit le plus de richesse, mais celle qui permet à chacun de transformer ses potentialités en réalité : être en bonne santé, apprendre, circuler, créer, aimer, participer.
Le véritable progrès ne se mesure pas seulement en croissance, mais en qualité de vie, en profondeur des liens, en capacité de coopération.
L’un des grands drames de notre époque est d’avoir confondu développement et accumulation. L’économie est devenue une fin en soi. Elle a colonisé l’intime, le politique, le culturel. Elle a transformé la relation en coût, le vivant en ressource, le futur en variable d’ajustement.
Il est temps de renverser cette logique. L’économie doit redevenir un moyen, non une finalité. Le bien-être doit être pensé dans toutes ses dimensions : matérielle, sociale, culturelle, écologique, spirituelle. Un monde viable ne peut être bâti sur la destruction du vivant et la marchandisation de tout ce qui existe.
La circulation comme droit existentiel
Se déplacer, voyager, traverser des frontières, n’est pas un caprice. C’est une manière fondamentale d’habiter le monde. Depuis les origines, les humains ont avancé, exploré, quitté, recommencé. Ils ont cherché ailleurs ce qu’ils ne trouvaient pas ici : des ressources, des relations, des récits, des possibles.
Priver une partie de l’humanité de cette expérience, c’est la condamner à une existence amputée. La mobilité est une dimension essentielle de la dignité. Ceux qui partent ne fuient pas seulement la pauvreté. Ils cherchent à continuer à naître. L’humanité n’est pas une forteresse, mais un archipel. Chaque culture est une île, singulière, précieuse. Mais ces îles n’existent que parce qu’elles se répondent, se relient, se transforment.
La richesse du monde ne réside pas dans l’uniformité, mais dans la pluralité. Aucune expérience ne peut prétendre incarner à elle seule l’universel. L’universel n’existe que dans la relation entre les différences.
Rendre le monde à sa plénitude, c’est permettre à toutes les voix, à tous les savoirs, à toutes les mémoires de contribuer à l’œuvre commune. Face aux ombres qui s’étendent, il reste une exigence : ne pas renoncer. Regarder le mal sans s’y abandonner. Lutter sans se croire pur. Agir sans oublier sa propre vulnérabilité.
Il suffit parfois d’un être humain digne pour rappeler que l’humanité existe encore. Il suffit d’un geste de justice, d’un acte de solidarité, d’une parole vraie pour fissurer la nuit.

