Derrière la brutalité verbale et les décisions erratiques de Donald Trump, une constante se dessine : l’usage de la puissance américaine comme instrument de contrôle des ressources, des routes énergétiques et des équilibres politiques du Sud global. De l’Afrique centrale à l’Amérique latine, la conflictualité contemporaine apparaît moins comme une succession de crises isolées que comme les segments d’une même stratégie de domination, menée par la coercition économique, l’ingérence politique et, lorsque nécessaire, la force militaire.
À rebours de l’idée d’une rupture radicale introduite par Donald Trump dans la politique étrangère des États-Unis, la séquence internationale récente s’inscrit dans une continuité lourde. Le style change, la finalité demeure. L’administration Trump a assumé, sans précaution lexicale, ce que d’autres habillaient de rhétorique normative : l’accès prioritaire aux matières premières stratégiques, la neutralisation des concurrents systémiques et l’affaiblissement politique des États rétifs à l’ordre international dominé par Washington.
La République démocratique du Congo, au cœur des chaînes de valeur des minerais critiques, cristallise cette logique. Cobalt, coltan, cuivre et terres rares y constituent des ressources indispensables à la transition énergétique et numérique mondiale. Dans ce contexte, les accusations récurrentes d’ingérences occidentales, de pressions sur les autorités congolaises et de captation indirecte des richesses minières ne relèvent pas d’une simple rhétorique souverainiste : elles renvoient à une économie politique globale dans laquelle le contrôle des ressources africaines demeure un enjeu central de puissance.
Le Nigeria, première économie d’Afrique, illustre une autre facette de cette conflictualité diffuse. Les opérations militaires étrangères menées sous couvert de lutte antiterroriste ou de sécurisation régionale alimentent un sentiment croissant de dépossession stratégique. Les bombardements évoqués par certains observateurs critiques ne sont pas documentés comme des faits établis par les institutions internationales, mais ils s’inscrivent dans une perception plus large : celle d’un usage asymétrique de la force dans des espaces où la souveraineté étatique reste fragile et contestée.
En Amérique latine, le Venezuela concentre depuis deux décennies les tensions entre Washington et les gouvernements se réclamant d’une autonomie stratégique. Les sanctions imposées au secteur pétrolier, la saisie d’actifs, le blocus financier et les pressions diplomatiques ont profondément déstabilisé l’économie vénézuélienne. L’objectif affiché — le rétablissement de la démocratie — peine à masquer l’enjeu central : le contrôle d’un des plus importants gisements de pétrole prouvé au monde et, au-delà, la volonté d’empêcher que ces ressources ne bénéficient à des partenaires concurrents, au premier rang desquels la Chine et la Russie.
Dans ce cadre, les accusations de tentatives de déstabilisation politique du pouvoir de Nicolás Maduro, parfois qualifiées de « coups d’État rampants », doivent être analysées avec prudence. Si aucune instance internationale n’a validé l’existence d’un coup d’État militaire direct orchestré par Washington, l’enchaînement des sanctions, des soutiens explicites à des autorités parallèles et des pressions économiques constitue, de fait, une forme d’ingérence structurelle dans les affaires internes du pays.
Cette conflictualité multiforme s’insère dans une dynamique plus large : la remise en cause de l’ordre unipolaire issu de la fin de la guerre froide. Incapables d’affronter frontalement la Chine sur le plan militaire sans risque d’escalade nucléaire, les États-Unis privilégient des stratégies indirectes. Sanctions, guerres commerciales, instrumentalisation des crises régionales et fragmentation des alliances du Sud deviennent les leviers d’une confrontation systémique. Les BRICS, perçus comme une menace à la domination financière et monétaire américaine, constituent une cible explicite de cette stratégie de dislocation.
La notion de « troisième guerre mondiale » avancée par certains analystes ne renvoie pas à un conflit total classique, mais à une guerre de basse intensité, permanente et asymétrique. Elle ne se mesure pas seulement en frappes militaires, mais en économies asphyxiées, en systèmes sociaux déstabilisés et en populations exposées à une violence lente, diffuse, mais durable. Le sabotage économique, à travers les sanctions extraterritoriales, agit comme une arme silencieuse dont les effets humanitaires sont comparables à ceux des conflits armés.
Loin d’être une anomalie trumpienne, cette séquence révèle la logique profonde d’un impérialisme économique arrivé à maturité. La concentration du capital, la financiarisation excessive et la perte de compétitivité industrielle interne poussent les grandes puissances occidentales à exporter leurs contradictions. La guerre, sous ses formes renouvelées, apparaît alors non comme un accident, mais comme un mode de régulation du système.
Face à cette dynamique, la recomposition des alliances Sud-Sud, la diversification des partenariats énergétiques et la recherche de souverainetés économiques partielles constituent des réponses encore fragiles, mais structurantes. Elles traduisent une prise de conscience progressive : dans l’économie politique mondiale contemporaine, la neutralité n’existe plus. Chaque territoire stratégique, chaque ressource critique, chaque route commerciale devient un enjeu de confrontation.
L’ère Trump n’a pas inventé cette réalité. Elle l’a rendue plus lisible.

