La visite officielle à Dakar, du 8 au 10 janvier 2026, du Premier ministre mauritanien Moctar Ould Djay s’inscrit dans une séquence diplomatique dense entre la Mauritanie et le Sénégal. Derrière l’affichage d’une coopération apaisée, le déplacement met en lumière des priorités sécuritaires communes, des arbitrages sensibles sur les migrations et, surtout, une recomposition des intérêts économiques autour du gaz offshore. Il révèle également deux lectures distinctes de la souveraineté régionale, du Sahel à la CEDEAO, et des rapports différenciés à l’Occident comme aux BRICS.
Du 8 au 10 janvier, le chef du gouvernement mauritanien est attendu à Dakar à la tête d’une délégation ministérielle et économique étoffée. Cette visite, initialement programmée à l’automne 2025, intervient moins d’un an après le déplacement à Nouakchott du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, en janvier 2025. Elle confirme la volonté des deux capitales de structurer un axe bilatéral stable dans un environnement régional fragilisé.
Sur le plan sécuritaire, Nouakchott et Dakar partagent une même préoccupation face à la dégradation persistante de la situation sahélienne. La Mauritanie, État charnière entre Maghreb et Afrique de l’Ouest, revendique une doctrine de sécurité fondée sur la prévention, le contrôle territorial et une coopération ciblée, sans engagement militaire extérieur massif. Le Sénégal, pour sa part, inscrit son action dans un cadre régional plus institutionnalisé, articulé autour des mécanismes de la CEDEAO. Cette différence d’approche n’entrave pas la coordination bilatérale, mais elle révèle deux conceptions de la souveraineté sécuritaire : prudente et défensive à Nouakchott, plus normative et collective à Dakar.
La question migratoire constitue un autre dossier sensible. Pays de transit et, de plus en plus, de destination, la Mauritanie est confrontée à une pression migratoire croissante, notamment sur ses frontières nord. Le Sénégal, principal pays d’origine de migrations régulières et irrégulières vers l’Europe dans la région, cherche à sécuriser les parcours et à encadrer la mobilité de sa main-d’œuvre. Les accords conclus en 2025 ont posé les bases d’une gestion concertée, mais les attentes divergent : Nouakchott insiste sur la maîtrise des flux et la souveraineté des contrôles, tandis que Dakar plaide pour une approche intégrant mobilité économique et protection des ressortissants.
Au cœur de la visite figure toutefois l’enjeu économique, dominé par l’entrée en phase d’exploitation du champ gazier offshore Grand Tortue Ahmeyim, projet conjoint emblématique. Pour les deux pays, le gaz représente un levier de transformation macroéconomique, mais avec des priorités distinctes. La Mauritanie y voit un instrument de diversification budgétaire et de montée en gamme industrielle, dans une logique de rente maîtrisée. Le Sénégal entend, de son côté, inscrire le gaz dans une stratégie d’industrialisation accélérée et de souveraineté énergétique, avec des retombées attendues sur l’électricité, les engrais et la balance commerciale. La coordination sur les infrastructures, la fiscalité et la commercialisation demeure donc un enjeu central des échanges à Dakar.
Ces discussions économiques s’inscrivent dans des orientations géopolitiques plus larges. La Mauritanie cultive une position d’équilibre, multipliant les partenariats avec l’Union européenne, les pays du Golfe et la Chine, tout en observant avec intérêt la dynamique des BRICS sans y inscrire une rupture stratégique. Le Sénégal, historiquement arrimé aux cadres occidentaux et multilatéraux, affiche une ouverture croissante vers les pôles émergents, mais dans une logique de complémentarité plutôt que d’alignement alternatif. Là encore, les deux voisins convergent sur le principe d’une diversification des partenariats, tout en divergeant sur le rythme et l’ampleur de ce rééquilibrage.
Au-delà des déclarations officielles, la visite de Moctar Ould Djay à Dakar apparaît ainsi comme un moment de clarification. Elle confirme la solidité d’un voisinage fondé sur l’interdépendance, tout en mettant au jour des lignes de différenciation assumées. Dans une Afrique de l’Ouest en recomposition, Mauritanie et Sénégal cherchent moins à gommer leurs divergences qu’à les articuler, dans l’espoir de transformer leur proximité géographique en avantage stratégique durable.

