Le Forum économique mondial de 2026 confirme, à travers ses diagnostics et ses prises de parole, l’installation durable d’un régime de forte incertitude macroéconomique et géoéconomique. Toutefois, lu depuis l’Afrique, Davos apparaît moins comme un espace de clarification stratégique que comme un révélateur des asymétries persistantes dans la production des normes, des priorités et des récits économiques mondiaux. Le continent y est davantage présent comme variable d’ajustement des risques globaux que comme acteur structurant des réponses.
Le constat posé par le *Global Risks Report 2026* sur la volatilité systémique, la fragmentation géoéconomique et la revalorisation structurelle du risque est largement partagé par les économies africaines. Mais l’expérience africaine de l’incertitude diffère par sa profondeur et sa durée. Là où Davos décrit une transition vers un monde « turbulent », nombre de pays africains opèrent depuis longtemps dans des environnements où l’instabilité des prix, la discontinuité réglementaire et la conditionnalité de l’accès aux marchés constituent la norme plutôt que l’exception. Cette différence de temporalité n’est que marginalement intégrée dans les cadres analytiques dominants du Forum.
La fragmentation croissante des échanges, soulignée à Davos comme un facteur de renchérissement du coût du capital, produit des effets particulièrement contraignants pour les économies africaines. Dans un système international où le commerce, la finance et la technologie sont de plus en plus instrumentalisés à des fins stratégiques, l’Afrique se trouve rarement en position de définir les règles du jeu. Elle en subit en revanche les répercussions sous forme de primes de risque élevées, de sélectivité accrue des flux d’investissement et de volatilité des chaînes de valeur.
Le discours dominant à Davos insiste sur l’adaptation à un nouvel ordre plutôt que sur la restauration d’un multilatéralisme fonctionnel. Cette posture, si elle peut être cohérente du point de vue des grandes économies, pose question pour les pays africains dont les stratégies de développement reposent encore largement sur l’intégration progressive aux marchés mondiaux, la stabilité des règles commerciales et l’accès prévisible aux financements internationaux. L’acceptation d’un monde durablement fragmenté tend ainsi à figer les hiérarchies existantes plutôt qu’à ouvrir des espaces de convergence.
Le retour de la « domination macroéconomique », largement évoqué à Davos à travers la persistance de l’inflation et la contrainte sur les marges budgétaires, revêt une dimension plus aiguë en Afrique. Pour de nombreuses économies du continent, la lutte contre l’inflation s’opère dans un contexte de bases fiscales étroites, de dépendance énergétique et alimentaire, et de vulnérabilité sociale élevée.
Les appels à une meilleure séquence des réformes, à des mécanismes compensatoires et à une gestion prudente des transitions sont économiquement fondés. Toutefois, ils reposent implicitement sur l’existence de capacités budgétaires et administratives que nombre de pays africains ne possèdent pas à la même échelle. Les arbitrages entre stabilité macroéconomique, investissements de transition et protection du pouvoir d’achat y sont donc plus contraints, rendant difficile l’importation directe des cadres de politique publique discutés à Davos.
Standards, compétitivité et coûts d’ajustement invisibilisés
L’un des angles morts les plus marqués du discours de Davos, du point de vue africain, concerne les coûts d’ajustement liés à la montée en puissance des standards environnementaux, technologiques et réglementaires. Présentés comme des instruments neutres de soutenabilité et de compétitivité, ces dispositifs fonctionnent aussi comme des filtres d’accès aux marchés mondiaux.
Pour les entreprises africaines, la conformité à ces standards implique des investissements significatifs en certification, traçabilité, systèmes de données et adaptation des processus productifs. Dans un contexte de financement contraint et de coût du capital élevé, ces exigences peuvent freiner l’industrialisation, accentuer la dualisation des économies et renforcer la dépendance à l’exportation de produits à faible valeur ajoutée. Davos reconnaît ces enjeux de manière abstraite, sans en tirer pleinement les implications en termes de justice économique et de différenciation des trajectoires.
La prudence exprimée à Davos sur les retours économiques de l’intelligence artificielle trouve un écho particulier en Afrique. L’IA y est souvent présentée comme un levier de saut technologique et de rattrapage de productivité. Or, comme le souligne implicitement le débat de 2026, ces gains ne sont ni automatiques ni uniformément distribués.
Sans investissements massifs et coordonnés dans l’énergie, les infrastructures numériques, la formation et les compétences, le risque est réel de voir l’IA accentuer les écarts de productivité plutôt que les réduire. Pour les économies africaines, l’enjeu n’est donc pas seulement d’adopter les technologies émergentes, mais de maîtriser leur insertion dans des stratégies de développement cohérentes, ce qui suppose des conditions de financement et de gouvernance absentes des discussions dominantes à Davos.
En définitive, Davos 2026 offre une lecture lucide des contraintes qui pèsent sur l’économie mondiale, mais cette lucidité reste largement située. Le Forum décrit un monde où la rareté du capital, la fragmentation et la prudence macroéconomique redéfinissent les marges de manœuvre. Vu d’Afrique, ce diagnostic confirme surtout la nécessité de penser des trajectoires différenciées, intégrant explicitement les asymétries de capacités, de risques et de responsabilités.
Tant que Davos demeurera principalement un espace de gestion des inquiétudes des économies dominantes, plutôt qu’un lieu de co-construction de règles adaptées à la diversité des situations, le continent africain y apparaîtra moins comme un partenaire stratégique que comme un terrain d’application des contraintes globales. La question centrale, pour l’Afrique, n’est donc pas seulement ce que Davos révèle du monde, mais ce que le monde accepte – ou non – de repenser à partir de l’expérience africaine.

